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Les nouvelles brèves de comptoir
de Jean-Marie Gourio
Votre Prix :Gratuit
au lieu de 16,50 €
Nombre de pages :432.
Impossible d’ouvrir ce troisième tome des Brèves de comptoir sans un éclat de rire. Mais comment fait Jean-Marie Gourio pour recueillir toutes ces perles ? À croire qu’il passe sa vie dans les cafés, les oreilles en radar. Loufoques, poétiques, méchantes ou parfaitement immondes, il y en a pour tous les humours.
CAFÉ BLING BLING ! Depuis l'année 1987, je me balade de café en troquet, de bistroquet en rade, pour écouter les petites phrases que se disent les gens accoudés aux comptoirs. Des petites phrases telles que cette magnifique pensée de comptoir sur le Bling Bling de Sarkozy et sa prétention de bazar qui fait d'un coup pâle figure face au Bling Bling réfractaire du cabas. Le quotidien mis en mots colorés, ronds, enthousiastes, vengeurs, avec une gourmandise pareille à celle du gamin qui cueillerait le long d'un chemin une poignée de fraises des bois et la brandirait, comme un devoir rempli, sous le nez de l'instituteur ! Bling Bling des verres qui s'entrechoquent, quand on trinque à l'amour, à l'amitié. Quand on fête la réussite de la gamine au bac. Quand on a retrouvé du boulot. Quand on veut faire plaisir. Quand on est joyeux. Ces Brèves sont une manière de résistance au Bling Bling des Rolex et des rivières qui ne sont pas poissonneuses et glougloutantes mais seulement de diamants. Résistance espiègle à la vie moche, à la vie triste, à la vie difficile quand tout vous guette au-dehors. Mais ces Brèves sont aussi un formidable éclat de rire pour exprimer le plaisir duveteux d'être en vie, présents et debout. Nous tous ensemble accoudés. Moments buissonniers. Quand les gens affairés passent devant le café. Et que nous, restons plantés là. Verticaux, mais pas tous. À causer. De tout. De rien. À déconner. Le vide. Le plein. À se plaindre ! Quel plaisir ! Vu le prix de l'essence, faudrait la servir avec des biscuits à champagne ! À rêver. À boire. Épaule contre épaule. Gaieté contre gaieté. Peine contre peine. Rêve contre rêve. Vive fraternité de comptoir. Fraternité tout court. Douceur. Tendresse. Espoir et désespoir. Nous y jouons des rôles. Ces jeux nous sauvent du noir. Du noir profond. Qui vient de loin. Qui vient d'être né seul, peut-être. Dans une maternité, couleur d'hôpital. Il faudrait directement naître dans la cour d'une petite école ! Ce serait joli. Commencer sa vie, première heure, récréation ! à jouer au foot et marquer des buts entre deux cartables ! Qu'en pensent les mamans ? Les papas ? Les enfants ? Les arbres et les chiens ? Qu'en pensent les cailloux ? Qu'en pensent les zincs ? Les zincs pensent que nous tous accoudés vivons ensemble l'espace d'un comptoir. Long. Long comptoir qui peut durer la vie ! C'est pas si mal ! Je bois. Tu bois. Il boit. Nous parlons. Vous parlez. Ils rêvent ! Je rêve. Tu vois. Il croit. Nous vivons. Vous riez. Ils s'aiment. Je suis. Tu penses. Ils rient. Nous allons. Vous revenez. Ils reboivent. Je bois. Tu bois. Il boit. Nous parlons. Vous parlez. Je rêve. L'homme en pantalon de treillis s'est fait tuer son chien par une voiture. Il l'a retrouvé sur le bord de la route. Il a pleuré. Le soir de l'accident, il a dormi avec son chien mort dans les bras. Emballé dans du plastique. Il a pleuré encore. Tout ça n'est pas vraiment triste. C'est étrange, doux et mystérieux. Il a pleuré suffisamment fort pour que cela nous marque durablement. Et puis il a repris un chien. Un jeune chiot. Noir. Avec du blanc pur sur le poitrail. Des pattes courtes. De longues griffes neuves. Des grandes oreilles pendantes, les yeux surpris. Le petit chien dort sous le tabouret du bar. Deux cent cinquante grammes de sommeil, allongés sur le carrelage frais. Et des pieds, tout autour de lui. Sur deux rangs. Les mecs boivent. Le chien se sent bien. Personne ne marche sur les pattes allongées du petit chien. À droite, des pieds nus. Le buveur a enlevé ses chaussures. Il est souvent pieds nus. Dans la rue. Dans les bars. Il boit du vin blanc. Il ne marchera pas sur le chien avec ses pieds nus. Ces pieds nus rassurent le chien. Cet homme est un homme qui aime marcher dans les rues pieds nus, et ce chien est un chien endormi sur le sol frais. À ce moment de sommeil du chien et de douceur des pieds nus, les choses sont claires, précises. Visibles. Pures. Et puis sur la gauche s'ajoute à l'image la puissance d'une paire de chaussures lourdes. Des pompes de sécurité. Ensuite, tout près de cette masse de cuir épais griffé, les chaussures crème légères d'une dame. Elle a posé un pied sur l'autre. Des pieds l'un sur l'autre qu'aurait aimé caresser Calaferte. Venez boire avec nous, monsieur Calaferte ! Ils boivent. Ils parlent. Le chien rêve. Il agite ses pattes. Il court. Il vole, peut-être. Les chiens font-ils des rêves de vol et les oiseaux font-ils des rêves de promenade à pied ? Un jour, peut-être, le comptoir nous le dira. Revenez boire avec nous, Bohumil Hrabal. Une bière ? Un buveur parlera du rêve des chiens et de celui des oiseaux. Ce sera inattendu. Il faut être là. Au bout du comptoir, ce jour où l'assoiffé parlera du rêve des chiens. Il n'y a rien d'autre à faire qu'être là. Assister à ce petit moment révolutionnaire. Quand l'homme un peu saoul explique le rêve des chiens. Il ne se passe rien. Venez boire avec nous, monsieur Primo Levi... Le pouvez-vous ? Venez vous saouler avec nous ! Les jambes de la dame sont jolies. La peau n'est pas douce. La peau a longé les comptoirs de bois, combien de fois, combien de bois ? Venez boire avec nous, Christie Gun, et votre petit frangin noyé, venez picoler avec nous, Erri De Luca, tranquille, venez écouter parler ce jeune maçon, le facteur, le routier, le couple de chômeurs... Le chien respire doucement, il tend ses pattes avant, comme s'il repoussait quelque chose, quoi ? Venez regarder le chien qui dort au pied du comptoir, aux pieds des gens, avec nous, reviens boire un verre, Sagan, ça serait joli, on déconne, installe-toi, douce, fragile, cassée, douloureuse, entre le vieux pêcheur et la petite coiffeuse, ça y est, ils parlent maintenant des orages, des nuages à grêle qui se développent en hautes colonnes blanches, grises à la base, grises au sommet, ce poème permanent, cette connerie parfois, cet amour, cette fraternité, viens boire avec nous, Agota Kristof.. Le chien a tremblé un peu, les mots sur l'orage, les mots sur la guerre, les mots sur les morts en Chine... Un jeune homme en bermuda blanc parle de marmottes, tous ces mots flottent et tombent sur le chien. On voit là-haut les bras qui s'agitent et font un petit vent. On aperçoit des mains qui frôlent le bord du zinc. Grands papiers qui volent dans l'air du bar. Les épaules qui se touchent. Et les heures qui passent. Virginia Woolf approche. Elle entend les voix. Elle boit. Elle tombe près du chien. Le visage de Virginia Woolf contre le museau du chien qui dort. Elle saigne un peu du nez. Un monsieur entre. Il marche sur Virginia Woolf. Le chien soupire. L'homme s'installe à gauche de la dame aux mollets jolis. Il est nerveux. Un acide. Après avoir commandé sa bière, il dit que ça ne peut pas durer comme ça et que de toute façon la terre va s'arrêter. Déjà qu'on sait pas l'heure, dit l'autre, si en plus la terre s'arrête ! La femme sourit. L'acide sourit. La patronne se tourne. À la radio, loin, c'est Lou Reed. Le comptoir est tiède. La main de la dame glisse sur le métal. Un verre tombe et se brise. Le chien sursaute et remue la queue. Puis repose la tête sur le carrelage frais. Le verre tombé donne du vent à la conversation, les pales se mettent à tourner, comment les choses se cassent ? Comment les choses ne se cassent pas ? Les assiettes. Les jambes. Les projets. Les envies. Les amours. Les biscottes. Virginia Woolf disparaît dans le carrelage. Elle disparaît dans le chien. Qu'est-ce que tu bois ? C'est le nouveau rentré qui parle. L'homme, à sa droite, dit : pareil ! Il boit pareil. Une minute et un pareil. Une heure et un pareil. Une vie et un pareil. Dans le même verre. Le pareil et la vie comme deux alcools. Le vin fait son travail. Les buveurs maintenant ont envie de rire. Depuis quelques jours il fait beau, il fait chaud. Les joues brillent. Les yeux brillent. La pointe aussi des dents du chien lance des éclats. De minuscules étincelles blanches entre ses babines retroussées. La langue pendante. Il respire vite. Ses rêves de vol dans les nuages l'ont essoufflé. A-t-il coursé les anges ? bondi sur eux, à travers les feuillages de grêle ? Leur a-t-il mordu le cul ? Les anges ont les fesses lisses et rebondies, glabres de plumes, des fesses à chien. Chez les facteurs, ce sont les mollets que les chiens aiment. Les facteurs n'ont pas les fesses rebondies des anges. Par contre, la casquette des facteurs est plus jolie. Il a quelques lettres posées près de lui, ce ne sont pas vraiment des lettres, disons qu'on ne peut pas savoir ce qu'il transporte, c'est un facteur. Il porte des factures. Des objets. Il porte des fois ce que les gens disent à d'autres gens. Nantes. Cassis. Strasbourg. Biarritz. Et puis, épaule contre épaule. La bille de verre. Le chien dort. Comme un centre de la bille en verre. Le comptoir chavire. L'homme aux pieds nus balance d'avant en arrière. Le bar bouge. Le comptoir bouge. Ce n'est pas une idée inventée par ceux qui boivent, qui sont là, qui attendent, ce n'est pas une idée des anges qui chercheraient à se venger des crocs du chien dans leurs fesses. C'est un balancement. Lent. Sur la respiration du petit chien. Dans la bille en verre. Ce qui est dans ce livre est contenu dans la bille en verre d'un gamin. Il l'a dans sa poche. Son père le prend par la main. Le gamin suit son père qui va au café. Le gamin serre la bille en verre. Un calot. Qu'il fait tourner. Qu'il fait chauffer dans le fond de sa poche. Un calot en verre. Avec des traverses colorées. Des tours. Des chemins qui font dormir le chien couché dans la bille. Ceux qui boivent dans la bille. Ceux qui attendent dans la bille. Le père continue sa marche vers le café, le gamin s'arrête. Il se met à genoux. Prend la bille qu'il a dans la poche. Le soleil tape sur le comptoir. Le monde à l'intérieur de la bille change un peu de couleur. Ça va rouler. Le chien, toujours, sommeille. La dame jolie lève son verre. Elle a les lèvres maquillées. L'acide sourit, comme il sait le faire, quand il sait que son sourire est beau. Le gamin lance la bille qui roule dans le caniveau, le long du trottoir, vers le bas de la rue. Personne, dans la bille, ne bouge plus. Pas plus qu'avant. Ils chavirent. Je retourne dans la bille. Je bois. Tu bois. Il voit. Nous espérons. Vous embrassez. Ils boivent. Ils parlent. J'espère. Je rentre chez moi. Je pose mon coude sur le comptoir. Je bois. Tu bois. Il voit.
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