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Loup
de Nicolas Vanier
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Nombre de pages :480.
Dans le froid sibérien, le loup est l’ennemi à abattre. Pour avoir enfreint cette règle, le jeune Serguei se retrouve exclu de son clan. Seul dans le désert glacé il survit grâce à la meute des loups quand débarquent des chasseurs et des bûcherons peu scrupuleux...
1. Lancée au triple galop, la grande harde de plus de deux mille rennes était comme une avalanche : une force capable de détruire à peu près n'importe quoi sur son passage. Le tonnerre de ces milliers de sabots frappant le sol résonnait comme une incantation à la nature, portée par le vent glacial de Sibérie, de vallée en vallée, entre les chaînes enneigées des monts Verkhoïansk. L'énorme masse de chair, de cuir et de bois en mouvement dégageait un nuage de vapeur blanche si vaste et si épais qu'on n'y voyait plus rien. Pourtant, Nicolaï, un Sibérien râblé et tout en muscles, dont les traits typiquement évènes évoquaient à la fois les Mongols et les Inuits, n'avait pas hésité une seconde à plonger dans cette tourmente blanche, dans ce torrent de muscles chauds et de fourrures grises de sueur, mais surtout de bois dressés et entremêlés comme une forêt de lances, risquant à chaque instant de l'embrocher, ou pire : de le jeter à terre. Dans cette éventualité, il serait piétiné à mort avant d'avoir eu la moindre chance de se relever. Mais, pour l'instant, c'était le cadet de ses soucis. Fonçant à contresens de la grande harde au milieu de laquelle il se débattait de toutes ses forces, Nicolaï avait l'impression de livrer un combat de boxe contre un bulldozer. Ce soir, il ne serait plus qu'une immense contusion. S'il survivait. Sans cesse percuté comme un vulgaire sac, il récupérait de justesse son équilibre et recommençait à lutter contre le courant. Il ne sentait pas les coups, n'éprouvait pas la moindre douleur. La seule chose qui comptait, la seule à laquelle il pensait, c'était à ce renne que les loups avaient réussi à isoler et qui, s'il arrivait trop tard, allait périr sous leurs crocs acérés. Encore un. Maudits loups. Les bêtes, prises de panique, s'étaient mises à courir, emportées par une même dynamique, au moment précis où les fauves avaient attaqué. Nicolaï s'était élancé, lui aussi. En sens inverse. Contourner le troupeau lui aurait pris trop de temps. Un temps dont chaque seconde était précieuse. S'il y avait la moindre chance d'arriver avant que les loups aient égorgé un autre de ces animaux qui assuraient sa subsistance, celle de sa famille et celle de son clan depuis près d'un millénaire, alors, cela valait le coup de prendre un tel risque. Nicolaï avait commencé à courir en direction des prédateurs, sans se poser de questions ni se préoccuper de Serguei. Le petit garçon était resté en arrière, emmitouflé dans le traîneau en bois de bouleau et cuir de renne. Il suivait son père du regard en ouvrant ses grands yeux, légèrement étirés en amande. Mais aucun affolement ne se lisait dans ses pupilles sombres, où transparaissaient déjà un calme et une maîtrise de soi étonnants chez un enfant de cinq ans. Comme si, pour un futur éleveur de rennes, destiné à passer sa vie au milieu d'eux, se retrouver subitement au cœur d'un grand troupeau pris de panique était une chose parfaitement naturelle. D'ailleurs, en un sens, ça l'était. Ni le fracas assourdissant résonnant autour de lui, ni la nuée de neige soulevée par des milliers de sabots affolés et plongeant toutes choses dans un épais brouillard ne semblaient l'inquiéter. Pourtant, le petit Serguei était dans une situation périlleuse, à un point dont il n'avait sans doute pas conscience. Les grands cervidés frôlaient son traîneau ou le bousculaient carrément, lui imprimant de violents soubresauts, de gauche ou de droite. L'attelage était secoué comme une barcasse en pleine tempête. Mais l'enfant accompagnait ses mouvements avec des réflexes naturels, une sorte de gestuelle innée de futur cavalier. Et son visage rond, enveloppé dans une chapka en fourrure de carcajou qui se rabattait de chaque côté, ne trahissait aucune peur. La seule « larme » perlant au coin de ses yeux était la tache de rousseur que, depuis la naissance, il avait tout près de l'œil droit. Nicolaï fendit la totalité du troupeau, jusqu'à ce que les derniers rennes s'écartent enfin. Haletant, il découvrit soudain le spectacle dans toute sa froide cruauté. Trois ! Ils étaient trois loups, dont les silhouettes grises et noires, à la fois élancées et puissantes, se découpaient sur la neige. Quant au malheureux renne qu'ils avaient cerné, il était trop tard. L'animal gisait à terre, baignant dans son sang. Une seule de ses pattes battait encore l'air, faiblement et inutilement. L'un des fauves achevait de l'égorger, pendant que les deux autres lui ouvraient le ventre à coups de crocs. Il n'était pas tout à fait mort que, déjà, les prédateurs plongeaient leurs gueules affamées dans ses entrailles fumantes. Et tout ça devant lui ! Presque sous son nez ! Les loups, d'habitude, attendaient que la nuit tombe sur le campement et que la surveillance des hommes se relâche pour s'approcher de la harde et attaquer... Ou bien, lors des transhumances estivales vers les pâturages d'altitude, ils profitaient des distances importantes qui se creusaient parfois entre les cavaliers évènes conduisant la harde et les dernières bêtes du troupeau, les plus faibles... Mais cette fois, les rennes étaient stationnés à découvert, en pleine vallée, sous la surveillance de Nicolaï, qui ne les quittait pas des yeux. La chasse avait dû être plus dure que d'habitude, pendant ces longs mois d'hiver, pour que les loups fassent preuve d'une telle audace, pensa-t-il. Ils devaient être plus affamés qu'à l'ordinaire, d'où cette prise de risque insensée : s'aventurer à portée de fusil, ça ne leur ressemblait pas. Cette guerre sans merci que les hommes et les loups se livraient depuis tant de siècles — tout simplement pour survivre dans ce coin perdu de Sibérie — prenait parfois des aspects inattendus. Soudain, un des fauves s'arracha à son festin et tourna sa gueule ensanglantée en direction du jeune Serguei, qui se trouvait à une cinquantaine de mètres de lui. Nicolaï distingua plus nettement les yeux jaunes de la bête, légèrement plissés, et son poil hérissé par le vent tout le long de l'échine. Par réflexe, le chef du clan évène suivit le regard de l'animal et rencontra celui de son fils. Là-bas, au fond de son traîneau, l'enfant s'était légèrement redressé, ses grands yeux plus écarquillés que jamais. Le regard de l'animal et celui de l'enfant restèrent plantés l'un dans l'autre pendant un instant très court, qui parut à Nicolaï une éternité. Il n'y vit aucune menace envers son fils : le fauve avait largement de quoi festoyer et Nicolaï savait que les loups, contrairement à une légende tenace, n'attaquent pas les humains. Au contraire, dans ce bref échange visuel, il crut deviner une sorte de connivence. Comme un lien invisible et inexplicable entre le prédateur et son enfant ! Son propre fils ! Le fils d'un homme dont les loups étaient les ennemis héréditaires ! Ce fut cette chose incompréhensible, cette espèce d'insulte ajoutée à l'égorgement d'un de ses rennes, qui le fit exploser. Le hurlement jaillit du fond de ses entrailles, en même temps que ses jambes le précipitèrent en avant. Les loups, surpris, se figèrent et tournèrent la tête vers lui. Leur attitude se fit menaçante et leurs crocs dégoulinants de sang étincelèrent au soleil. Ils grognèrent bruyamment en voyant l'homme, gesticulant, se ruer vers eux. Puis, comme toujours lors d'une confrontation avec un humain, ils prirent brusquement la fuite, abandonnant à regret leur festin. Nicolaï, toujours fou de colère, fit sauter de son épaule le vieux Tokarev soviétique qu'il portait en bandoulière et, sans cesser de courir, fit feu dans leur direction. Comme la plupart des Évènes, il était bon tireur. Il toucha un des loups en pleine course et l'animal s'écroula après avoir roulé sur quelques mètres. Les deux autres ralentirent à peine et filèrent sans demander leur reste, abandonnant le cadavre du renne à l'homme qui, épaulant son fusil, s'apprêtait à tirer de nouveau. Nicolaï se maîtrisa au moment où son index allait écraser la détente de l'arme. Les loups étaient trop loin, à présent. Inutile de gâcher de précieuses munitions. Il reporta son attention sur le renne. Tombant à genoux devant l'animal, il constata que celui-ci vivait toujours. Dans son gros œil noir et luisant comme une bille d'agate se lisait un mélange de panique et de souffrance difficilement supportable, même pour un homme aussi dur que Nicolaï. Le chef évène sortit de son étui le long poignard effilé qui ne quittait jamais sa ceinture. D'un geste sec, précis, presque chirurgical, il plongea la lame entre les deux vertèbres cervicales du renne, mettant un terme à ses souffrances. Relevant la tête, il fit un rapide calcul mental. Ce n'était que le quatrième renne que les loups lui tuaient cette année. Allez... on était encore dans une limite acceptable. Au loin, les deux derniers loups disparaissaient dans la forêt de bouleaux qui bordait la montagne. Nicolaï leur jeta un regard haineux, puis se tourna vers ses bêtes. Les rennes, que plus rien ne menaçait, avaient fini par s'arrêter d'eux-mêmes. Le troupeau, calmé, se trouvait maintenant à environ deux kilomètres et reprenait lentement son souffle dans un énorme nuage de vapeur lactée. Quant au petit Serguei, emmitouflé sur le traîneau dans des peaux de renne et une parka un peu trop grande pour lui, il se tenait là, tout seul, planté dans l'immensité blanche. Non seulement il ne semblait pas avoir eu peur de la harde emballée, mais son père remarqua qu'il s'était relevé pour mieux voir les loups attaquer le renne. De là où il était, il n'avait rien perdu de cette mise à mort en forme de sacrifice rituel. Comme tous les jeunes Évènes, Serguei n'ignorait rien des lois féroces de la nature. Il avait appris très tôt que dans le monde qui était le sien, chaque vie se paie par une mort, que celle-ci est une autre expression de la vie et que, bien souvent, elles se confondent. À cinq ans, il venait d'en avoir une démonstration fulgurante, qu'il n'oublierait jamais. Pas plus qu'il n'oublierait les yeux jaunes qui, au-delà des races, des transgressions et des haines millénaires, avaient plongé tout au fond des siens.
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